Faire parler les montagnes

Initiation chamanique dans les Andes Péruviennes

 

 

4e de couverture

Chaque soir dans la région de Cuzco, au Pérou, le chaman don Carlos convoque ses esprits auxiliaires au cours d'une réunion à laquelle prennent part quelques habitués, des patients et leurs familles. Ces doubles immatériels de la terre et des montagnes, apu et pachamama, surgissent alors, tels des oiseaux, par quelques battements d'ailes, dans la pièce cérémonielle plongée dans une obscurité complète. Ce rituel est celui de la mesa, au cours duquel le chaman « s'envole » pour se poser sur une table et s'entretenir, sous une identité autre que celle de la personne sociale, avec les participants.

Fruit de plusieurs années de recherches menées au sein de contextes (ville/campagne) et de milieux socio-économiques différents, Faire parler les montagnes propose, à travers le récit du parcours initiatique d'un jeune métis, une lecture inédite de l'espace à la fois géographique et symbolique des Andes péruviennes.

L'étude de la mesa, comme expérience de l'émergence du « monde-autre », révèle ainsi les représentations collectives et les savoirs qui permettent aux hommes de gérer l'aléatoire, et vient renouveler la compréhension du chamanisme andin.

 

Sommaire
Note sur l'orthographe du quechua
Introduction
I
Les Andes, hier et aujourd'hui
II
Conceptions chamaniques andines
III
La maladie
IV
La coca ou le début d'une initiation
V
L'offrande andine : l'art de séduire
VI
La mesa, quand l'apu parle
VII
L'initiation ou « don d'une mesa »
VIII
Cercle de feu et danse des étoiles
Conclusion
Bibliographie

 

Recensions

Nuevo Mundo, Mundos Nuevos, 2014

Par Carmen Bernand

texte en ligne 

 

Revue des Sciences Sociales , 2013, 50, pp. 158-159

Par Eric Navet

page web de la revue

 

Cultures & Sociétés, 2013, 27

Par Nancy Midol

Entre 1998 et 2008, Sébastien Baud s'est rendu périodiquement au Pérou-Quechua dans la région de Cuzco. Il s'est fait adopter par la famille du chaman don Carlos et par une communauté citadine participant de manière suivie aux rituels (une cinquantaine de personnes). Son observation participante, qui a constitué le terrain de sa thèse soutenue en 2003 à l'université de Strasbourg, est ici reprise dans un texte qui réussit à la fois à être extrêmement pointu sur le plan de la recherche ethnologique, mais aussi merveilleux qu'un récit de contes et légendes, et enfin très questionnant sur la façon dont un coeur ouvert comme le sien a pu faire confiance pour être guidé dans les questionnements les plus ontologiques que le monde occidental peut faire à l'autre monde : le monde chamanique, celui de l'invisible, des esprits, des ancêtres et des forces de la nature, des plantes et pierres, du vent, des sources, des animaux, etc.

Il est fascinant de voir s'imbriquer les plans sensitifs et émotionnels des expériences avec les plans imaginaires et cognitifs, de voir comment les situations et les contextes environnementaux tissent un ensemble cohérent, pour ne pas dire un système dans lequel la personne prend vie, acquiert des expertises et donne du sens à la vie. Je n'écris pas à sa vie, mais à la vie qui irrigue chacun et tous et tout. L'approche écologique s'impose une fois encore pour comprendre l'humanité.

Approcher un autre écosystème prend du temps. Il aura fallu dix ans pour que l'ethnologue puisse vivre en paix l'expérience troublante de deux ontologies si différentes, qu'il puisse donner du sens à la science occidentale des objets et à la science chamanique des esprits et des doubles. Pour qu'enfin le scientifique Sébastien puisse comprendre comment Antonio, l'apprenti chaman, peut prendre son envol !

Le contenu croise, comme dans tout travail universitaire, des références savantes, des expériences empiriques, des élucidations historiques et des descriptions in situ. On peut comprendre comment les descendants des Incas ont intégré les divinités chrétiennes sans renoncer aux esprits et forces occultes de leurs ancêtres sans lesquels leur vie perdait son sens et ses modalités structurantes.

Dans le chapitre « La mesa, quand l'Apu parle », Sébastien Baud présente le rituel chamanique par lequel les esprits vont descendre dans le chaman et prendre soin des personnes venues les consulter. C'est un passage qui suscita chez moi une extrême joie intellectuelle, émotionnelle et ludique, une jouissance, un bonheur... La lecture si précise m'a transportée dans cette modeste salle sombre pour suivre le rituel. Ambiance : trente personnes se sont entassées, attente : puis le sifflement de don Carlos appelle les apus, puis la communion des prières chrétiennes avec le « notre père qui est aux cieux... amen » récité par tous... puis évocation de la Mère, et déjà la vision chrétienne se transforme, la Mère-Terre est là, et dans la pénombre on entend les premiers battements d'ailes, surgissant des profondeurs terrestres, venant de loin, maintenant très présents. Et puis des battements d'ailes venant d'en haut, plus forts encore et, enfin, venant d'à travers les murs. Les trois mondes ainsi réunis, on sent le vent sur la peau, l'espace vient de s'animer. Allégresse et recueillement dans la salle, les rires de joie se mélangent aux pleurs, aux commentaires, aux espoirs, puis le silence attentif s'impose à tous, chacun suit avec toute son âme le dialogue qui s'instaure entre les esprits et les participants au rituel, l'un après l'autre, guidés par le chaman.

Il faut lire cette description et la vivre pour comprendre la force enfantine du jeu qu'on invente ensemble et qui construit le rituel et la puissance intégrative de la communion dans cet acte de re-création, périodiquement renouvelé. Le lecteur peut ressentir la chaleur bienfaisante d'une adhésion communautaire assez rare dans notre monde plus critique et plus individualiste.

Ces récits ethnologiques, dès lors qu'on veut bien ne pas se penser différents des autres, mettent en évidence des fonctionnements anthropologiques universels et entrent en résonance avec d'autres approches scientifiques des comportements du vivant.

 

Extrait, dans Des mots en Passage